Dormir dans les draps de Maman

 

Tous les soirs, Esther et moi dormons dans sa chambre. Maman l’a occupé avant de partir en soins palliatifs, quand ses os rendus poreux par la maladie et les métastases ne supportaient plus de dormir proche de Papa. L’absence du corps malade, longtemps malade, huit ans malade, point dans la maison. Chaque objet, posé de part et d’autre du lit, bague, pince à cheveux, lunettes de vue, jalonne la présence évanouie.

Dans les draps, l’odeur de Maman enveloppe malgré l’air moite du soir, infesté de moustiques. Dehors, les grillons chantent encore. Notre chien saute par dessus les draps et vient se lover entre nous deux. Nous ne le sermonnons pas. Il a le droit d’être ici. Dernier compagnon de Maman, il a passé huit années à attendre ses retours de chimio, d’hospitalisations, de scintigraphie et autres examens aux appellations chantantes. Il attend encore. Il frétille quand on prononce ces deux syllabes. Il attend sa maman, dans toutes les pièces, devant toutes les fenêtres qui donnent vers le portail derrière lequel elle n’apparaît plus. Il regarde derrière le verre des fenêtres, pourtant tous les jours comme nous regardons ce lieu, vestige d’une vie achevée.

Tous les soirs depuis sa mort, nous regardons les objets et respirons les effluves qu’a laissé Maman derrière elle. Dans le lit, nous parlons d’elle, de la vie qu’elle a eu avant nous et qu’elle ne nous a jamais raconté. Nous ne connaissions pas Maman autrement que dans le rôle qu’elle a joué pour nous, de parent aimant et autoritaire. Les nuits dans ses draps n’y changent rien. La méconnaissance de notre mère demeure. Il n’y aura jamais de réponse. Nous avons beau l’évoquer pendant des heures, rien n’y fait. Esther, Edwin et moi, ne sommes pas encore à la moitié de notre vie et demeurons éveillés des heures durant, comme les personnes soucieuses, usées par le temps et les regrets.

Dans la chambre voisine, Papa dort quelques quarts d’heure et se réveille systématiquement. Il tape doucement à la porte et demande penaud s’il peut nous rejoindre sur le lit. Les cheveux ébouriffés, les yeux gonflés de sommeil et de chagrin, il regarde le sol, caresse le bichon et fixe à nouveau le vague. Il a les larmes aux yeux, et se met à sangloter. Esther le console. J’attrape Edwin et fais comme si de rien n’était.

Quand Papa repart se coucher, nous sortons de la maison. Nous rêvons d’escapades insouciantes comme quand Maman n’était pas malade. Dans la voiture qui glisse le long de la corniche et des lampadaires, le poste radio passe en boucle Castle in the Snow. Rien ne semble réel. Nous n’avons pas mal. Nous ne ressentons que la vague envahissante de l’état de deuil. Elle nous porte, en automates, vers une terre que nous ne connaissons pas. Nous n’avons plus de mère, plus de règles, plus de femme pour veiller sur nous. Nous sommes jeunes et seules, galvanisées par l’inédit de la situation, par l’apparente liberté qu’elle procure Nous rêvons de légèreté, de ciel perpétuellement dégagé, d’étoiles qui ne s’éteignent jamais.

 

Tuer les heures creuses

 

A la maison, la terrasse ocre, aux pavés tièdes n’a pas changé en apparence. Mais rien ne semble plus ordinaire, familier, rassurant. Ni les rainures de la pierre, ni sa consistance, ni l’eau qui affleure le long du bassin. Allongée contre une serviette en éponge sur le sol, je regarde les centaines de gouttes d’eau perler sur ma peau qui fonce de plus en plus. Je m’assoie, m’allonge à nouveau, incapable de rester dans une position fixe plus d’une dizaines de secondes. Des fils invisibles animent les gesticulations de mes membres. Ils tendent mon corps sans logique, dans un amas noueux scindé à la chaleur du sol. Flotter dans l’air doux de la fin de journée, sous la lumière du soleil couchant entre deux pins parasol anesthésie toute les pensées.

Les heures défilent, s’encastrent identiques, plombées par le cagnard ambiant. Sète se décolle du reste du continent, tout à la ferveur estivale. Ile post industrielle dont les usines et les docks déserts rythme les rives d’une Méditerranée, suspendue à la fin du mois de juillet. Le temps frais qui laisse entrevoir les Pyrénées depuis le Mont Saint Clair n’est plus. Les fleurs, les vagues, le vent, ont disparu. Ensuquées par le climat et la mort de Maman, on ne pense qu’à se baigner et prendre le soleil.

Esther fume clope sur clope, le regard dans la piscine, sur le ventre du bichon alangui sur les pavés blanchis de soleil, dans les figuiers aux branches lourdes. Elle a acquiescé quand j’ai décrété que nous attendrions six jours avant d’enterrer Maman. Elle pense peut-être à son absence, liée aux Fashion Week, aux événements mondains, dans les capitales qui vivent vite, qui vivent grand. La temporalité du Midi la déroute. Elle ne peut plus poster sur Instagram, ni assister aux agapes balnéaires des working girls et models dans la Méditerranée glamour. Elle accuse le coup, coincée entre l’étang, les chemins de halage et les ponts basculants d’acier. Elle croit que Maman a parlé avant de mourir. Elle n’était pas là.

Ce(ux) qui reste(nt) immobile(s)

 

Dans la maison, les murs épais protègent de la canicule du mois de juillet. Les marches hautes, recouvertes de parefeuille mènent au bureau de Maman où les objets immobiles attendent leur propriétaire.

Les lunettes de vue, aux branches fines et luisantes, posées sur un amas de formulaires, agrandissent les lettres et entêtes. Les rideaux, tirés depuis des mois, masquent l’étang et le la chaîne des Cévennes, découpée en ombre bleu. Sur l’étagère de verre, la montre en acier blanc vibre au cliquetis de l’infatigable trotteuse, parcourant le cadran aux chiffres dorés.

Le silence, dans la pièce, résiste presque aux cigales accrochées sur les troncs des pins parasols. Maman ne reviendra plus. Sa voix ne résonnera plus entre les murs peint à la chaux. Ses doigts ne se saisiront plus l’épaisseur des rideaux en lin, ne se glisseront plus dans le pelage soyeux du bichon immaculé qui vient de rentrer dans le bureau, dont la porte n’avait pas été ouverte depuis des semaines.

La truffe en l’air, brillant comme de l’onyx, il hume l’air, le sol, les recoins du canapé sur lequel repose un sac à main. Après une prise d’élan, il bondit sur l’assise, renifle les coussins et se tient fixe, la gueule ouverte, tendue vers le plafond. Il se met à geindre doucement. Ses gémissements tout bas se transforment en plaintes, de plus en plus fortes. Assis sur le canapé, comme il le faisait pendant que Maman travaillait à son bureau, il cherche les menus bruits et mouvements d’écriture évanouis quelque part entre la maison et le ciel. Il hurle, de plus en plus fort, saute par terre, donne des coups de patte sur mes jambes, gratte contre les parois du mobilier. Il hume à nouveau l’air, se dirige vers un vêtement pendu à la chaise de Maman et pose n’en détache plus ses yeux brillants comme de la bakélite. Il aboie, face au tissu inerte, tandis que dehors, le soleil caresse la terrasse de ses rayons et les voiliers glissent lentement le long de l’étang à la côte dentelée.

 

Dancing on my own

 

Maman est morte depuis moins de 24h, mais le moment de sa mort semble lointain, coincé entre les murs de la chambre 214. Ses yeux bleus sont avec moi, ses tâches de rousseur tourbillonnent au dessus du figuier, dans l’air chaud de la fin du premier jour. Autour de la piscine, Esther et moi demeurons interdites. Le chant des cigales continue, des enfants crient de joie dans le jardin des voisins, pendant qu’un chat s’approche à tâtons sur les pavés de la terrasse brûlante.

Rien n’a changé en apparence, mais tout est devenu différent. Plus rien n’existe réellement. Tous les éléments constituant le paysage environnant ressemblent à des décors, artificiels paysages. Les gens, eux, sont devenus des silhouettes creuses, comblant le vide, sorte de figurants d’un long métrage sans fin. Je ne réponds pas au téléphone. Esther non plus. Papa nous a laissées à la maison. Il est retourné en ville, parmi ceux du quai, annoncer la nouvelle. « Sylvie est morte ». Nous le laissons porter le message funeste et demeurons dans la propriété silencieuse, sur le Mont Saint Clair. Je songe à aller m’étendre dans le jardin, sous les iris que l’on ramassait autrefois. Je ne veux plus jamais partir d’ici.

Quelques minutes plus tôt, notre oncle a suggéré que nous organisions un buffet post-obsèques, pour les cousins qui descendrons de la région parisienne. J’ai éludé. Pourquoi donc ouvririons nous la porte à cette famille que nous n’avons jamais vue? L’un des cousins couve de grandes responsabilités à la Saclay, vit dans la coquette banlieue ouest de Paris et attend un accueil de son rang. Il n’a pas envoyé de mot. Il n’a pas appelé. Il est un nom sans visage. Il n’apporte pas de réconfort. Juste des corvées supplémentaires.

Esther m’a fait de gros yeux. Ni elle, ni moi, avons le coeur à changer les draps du lit dans lequel Maman dormait. Nous avons prévu de dormir dedans tous les soirs qui précéderont les obsèques. On s’enivrera de son odeur jusqu’à tomber dans les pommes et personne ne viendra nous empêcher de respirer Maman.

Dans le chlore du bassin, nous nous laissons flotter, indolentes, bercées par les centaines de cigales sonores mais invisibles. Un gecko se faufile sur la façade de la maison brûlante. L’ombre des pins parasols grandit sur le sol, jusqu’à la piscine, provoquant un frisson sur la peau mouillée privée de soleil. On ressort, sécher sur le sol encore tiède.

Qu’allons nous devenir?

-J’en sais rien, Esther. Que dalle, tout le monde s’en fout.

-C’est vrai, personne ne nous a proposé d’aide. Les gens pensent juste à ce qu’ils vont ingurgiter après l’enterrement. On le fait quand? T’as toujours pas dit à Bournicoto…

-On le fait lundi.

-Mais on n’est que mercredi là…

-Et Maman est morte cette nuit.

-On a le droit?

-Lundi, ce sera le 6ème jour. T’as pas envie de garder Maman avec nous?

-Ben si. Mais elle ne va pas marquer? Je veux dire…

-On s’en fout. On l’a vu dans tous les états. Embaumée, elle tiendra jusqu’à lundi.

-Les cousins de Paris vont êtres énervés…ils voulaient absolument partir en vacances et boucler l’enterrement vendredi.

-J’emmerde Paris. Ces gens ne sont bons qu’à venir se baigner dans le Midi et se prendre en photo en maillot de bain.

-C’est vrai qu’ils prenaient Maman pour leur bonne quand elle était malade…elle ne voulait pas te le dire pour que tu ne fasse pas d’esclandre. L’été dernier, elle cuisinait et faisait leur chambre pendant qu’ils bronzaient, alors que son cancer lui rongeait les os… Mais elle ne voulait pas que tu le saches…tu étais en en voyage à cette époque, tu ne venais plus. Tu venais de rencontrer Thomas…

-Esther, je ne pensais pas que c’était son dernier été… Mais ce qui est sûr, c’est que cette maison est définitivement interdite d’accès à ceux qui n’apportent pas de réconfort.

-On n’est que tous les trois. Papa, toi et moi. Appelle Bournicoto. Il va être content d’organiser l’enterrement une semaine après. Et demande des fleurs blanches. Maman veut des fleurs blanches pour la cérémonie.

-Elle a cru que c’était un mariage?

-T’es con. Appelle Bournicoto pour booker.

-Je booke. Je booke le séjour six pieds sous terre.

-Bouffonne.

-Relou.

-Bouffonne. T’es tellement relou qu’il te faudra une boîte en fonte à ton enterrement.

-Un scaphandre, aussi? Tiens, vas dans le frigo pendant que je téléphone à Bournicoto.

-Oh, Winnie l’Ourson, tu peux pas bouger tes fesses, un peu?

-J’ai besoin de sucre pour mes cordes vocales. La clim de la clinique, ça m’a asséchée. Tu veux appeler Bournicoto?

-Non, jvais pleurer.

-Alors, vas me chercher une glace. Un Magnum.

-Maman n’aurait pas été d’accord avant de manger…

-Ben vas lui dire.

-C’est bizarre, ta façon de réagir alors que ta mère vient de mourir… Tu t’empiffres un peu.

-Amène moi la boîte! Si je n’arrive pas à m’arrêter, t’appelleras le 18! »

 

Bournicoto m’a surnommé commander in chief. Papa s’est rangé derrière ses filles, satisfactait de pouvoir se comporter comme le troisième enfant. Le coup des obsèques le lundi, en plein été, force l’abnégation. Personne ne partira en vacances avant cette date. Les parents de Paris sont furieux, leurs vacances, leurs cousinades sont foutues en l’air, paraît-il. Les amis de Sète s’en foutent. Ils viendront quand même.

Mon téléphone sonne encore. Le numéro me dit quelque chose qui vaille. Je décroche machinalement.

-« Hé bonjour. C’est Géraldine?

-Oui, c’est moi…

-C’est Bagdad…hein…je suis désolé. Je suis désolée pour Maman. Elle était gentille, Maman. Qu’elle repose en paix. Inch’allah.

-Merci merci, c’est vraiment gentil d’avoir appelé… L’enterrement, c’est mardi…si jamais vous pouvez…

-Oui, oui, pas de soucis. Je serai là. Papa, il m’a dit, juste maintenant. Inna lillah wa inna ilayhi raji’oun.

-Euh…ça veut dire quoi?

-Maman, elle n’est pas seule. Allez, les filles. Vous êtes fortes, toi et ta soeur. »

 

Le coup de fil de Bagdad m’a rappelé une soirée de l’Aïd, quand ma mère avait les cheveux qui repoussaient, après un an et demi de chimiothérapie. Ce soir là, j’avais espoir. Et Maman riait.

-« C’était qui?

-El-Kebir. Il nous souhaitait les condoléances…

-On ne souhaite pas des condoléances….

-J’men fous, ça me fait tellement plaisir que je dis souhaiter. Il a été plus correct que pas mal de monde… Je l’écrirai, un jour, ça.

-Où ça?

-Sur mon blog. Il y a beaucoup de gens qui le lisent, qui comprennent. Maman est sortie de l’anonymat, sans le savoir. Je ne lui ai jamais dit…

-C’est quoi ton blog?

-Je te dirai après l’enterrement. »

 

 

 

 

 

 

Maman s’évapore

Le flot des condoléances arrive par sms, vers huit heures du matin. Assise sur le muret de l’entrée de la clinique aux murs peint à la chaux, j’essuie du pouce la buée qui se forme derrière les verres de mes lunettes de soleil. Ces mots assemblés formant des phrases irréelles, enfin rédigées, dont j’ai cru qu’elles ne viendraient jamais, défilent maintenant sur l’écran tactile de mon smartphone. Je n’y réponds pas. Je ne sais pas quoi dire. Je ne veux pas mettre les gens mal à l’aise. Je ne veux pas formuler une réponse qui pourrait leur faire penser que j’attend un échange supplémentaire.

Devant la clinique immaculée, déjà emplie de soleil, je lis et relis les condoléances qui me sont adressées, à moi, destinataire du regret. Je n’ai pas l’habitude que l’on sache que j’ai mal. La mort transparaît comme une évidence alors que l’agonie demeure invisible, cachée de longs mois. La mort fait surgir les vivants périphériques comme légion bienveillante.

Soutiens invisibles

Il y a deux  messages qui viennent d’arriver. L’un de ma rédac chef. Puis celui de mon petit-ami, aussi. Il dit qu’il m’aime, que cela doit être dur et qu’il est désolé. Mais Thomas ne sait rien de la mort. Thomas s’impatientait quand j’allais voir Maman, quand je n’arrivais pas à sauter dans sa voiture pour filer sur la Côte d’Azur avec l’insouciance d’une grande gamine choyée.

Thomas aime surtout les corps malingres, où les os noueux ressemblent à des branches sèches et arquées. Lui même, craque comme un squelette. Ses os, ses jambes maigres, son ventre minuscule, m’intriguent. Mon petit-ami est devenu au fil des mois obsédé par la maigreur, au point de surveiller son alimentation. Mon petit-ami aime les visages creux sans pommettes, les fesses sans relief, les jambes sans muscles, les yeux sans couleur, les pieds osseux et les petites touffes de cheveux sur le crâne. Tout le contraire de ce que je suis avec mon épaisse tignasse blonde, et les yeux verts, les bras et les jambes musclés.

Dans l’imaginaire de Thomas, il est seulement possible de protéger une femme qui lui ressemble physiquement. Mais pendant que Maman était en train de mourir, j’ai couru davantage blondi encore plus sous le soleil de printemps, puis d’été. Dire que mon corps s’est solidifié de jour en jour n’est pas loin de la vérité. J’ai préparé la mort de Maman comme un sportif de haut niveau se met en condition pour le tournant de sa carrière.

Les mots de Thomas ne me réconfortent pas. Ils légitiment seulement ma douleur, qu’il valide et reconnaît enfin. Thomas ne comprend pas comment j’ai catalysé toutes les forces possibles dans mon corps au cours de la dernière année. Mais il a connu Maman. En sa compagnie, la mienne, celle de Papa, il a passé Noël et la Saint Valentin qui n’en était pas une. Il a partagé le dernier restaurant, la dernière tablée. Thomas est devenu un témoin des derniers mois d’existence de Maman. Un témoin tétanisé par un tel drame. Un témoin qui, n’avait jamais connu de drame. Un témoin qui regarde le chaos se dérouler et broyer le couple naissant. L’antichambre de la mort l’a toujours ramené à un sentiment d’impuissance, je crois. Si par le passé, il a su éradiquer les problèmes de jeunes filles choyées, serrer dans ses bras une potentielle orpheline l’a toujours paralysé.

Je songe ainsi aux préférences de Thomas quand Papa me rejoint dehors. Perchée sur le muret, dans mon short en jean et ma marinière, je contemple le creux de ma cuisse dorée et galbée sous le soleil. Je fixe intensément mes espadrilles pendant qu’il me parle, sans vraiment écouter ce dont il s’agit. Je le suis néanmoins jusqu’à la voiture et on repasse dans mon appartement.

Quand la clé tourne dans la serrure et que la porte s’ouvre sur le séjour en pierres de Castries, j’ai une grande mélancolie dans la poitrine, dans la tête. Une mélancolie si grande, si intense, à la lumière blanche du matin, que cet appartement devient instantanément une archive du temps passé. Le monde a changé depuis que j’ai fermé la porte. Depuis hier, le monde a changé. Il demeure intact mais sous un éclairage différent. Hier, quand j’étais assise à mon bureau, Maman était encore vivante. Le monde a changé. Cet appartement immobile, lui aussi, a changé. Et je n’ose le toucher. Je prends simplement quelques affaires dans une valise et dévale les escaliers en colimaçon sans plier sous le poids qui pourrait m’emporter tout en bas.

Esther ne va pas tarder à atterrir. Nous filons vers l’aéroport, sur la route qui longe les étangs, les chemins de halages et la mer. J’ai mal au crâne. Nous arrivons sur le parking bondé de voitures cramant sous le soleil de plomb. Dans le hall climatisé, Papa et moi errons. Je vais dans le Relay, feuilleter des magazines et acheter le même t-shirt que je porte. La caissière me demande si je suis certaine de vouloir trois exemplaires tout en fixant le t-shirt en cadeau identique à celui que je porte. Je réponds par l’affirmative. Elle doit imaginer une coquetterie.

Papa s’est assis sur un siège en cuir du terminal des arrivées. Le vol d’Esther a deux heures de retard. L’attente est interminable et le corps de Maman on ne sait où. Ma tante appelle, veut savoir quand nous comptons aller voir le pasteur pour régler les détails des obsèques. Elle voudrait qu’on enterre le corps rapidement, avant le week-end si possible. Je décrète instantanément 7 jours réglementaires de deuil et rappelle à chacun ses obligations. Que chacun rentre dans sa maison. Et qu’on me foute la paix.

Esther arrive enfin, tout de noir vêtue, les yeux gonflés, les cheveux relevés en chignon. Dans la voiture, elle pleure, prononce des paroles funèbres. Ma sublime soeur s’effrondre alors que Papa prononce d’autres paroles: « Maman est mieux là haut, elle ne souffre plus ». Maman nous laisse surtout avec son mari alcoolique et adultère. Son mari, son cher et tendre, dont elle savait pertinemment qu’il la trompait à la moindre occasion. Son mari qui n’a jamais su en quelle classe on évoluait.Son mari qui avait décrété que les réunions de famille, Noël compris, étaient superflues.

Amoureuse aveugle, épouse frustrée et mère fusionnelle, Maman s’est servi de nous comme pansement sur son couple purulent. Nous sommes venues, ma soeur et moi, au monde afin de donner une cohérence à leur couple monstrueux. Et maintenant que Maman est morte, nous sommes seules. Papa estime que nous pouvons nous en sortir seules. Qu’être seules n’est rien. Que nous sommes grandes. Que nous vivons dans une villa luxueuse, que nous ne sommes pas « dans le malheur ».

Au temple

Esther n’a pas le temps de pleurer longtemps. Nous arrivons en trombe dans l’île, où l’on nous attend pour organiser la cérémonie des obsèques. Dans la cour pavée du temple, des arbres centenaires offrent ombre et repos au creux de la journée caniculaire. Je ne connais pas le petit monsieur qui nous accueille et nous serre immédiatement dans ses bras, mais à son contact, j’ai les larmes aux yeux.

Il dit que ce qui arrive est terrible, que nous pouvons pleurer Maman autant que nous le voulons, que notre souffrance n’a que peu d’égal. Il dit que nous sommes fortes, que si jeunes nous devons faire face à la plus grande perte de notre vie que celle du parent qui a mis au monde, que l’on pourra l’appeler sur son portable personnel dans les jours qui viennent si nous perdons la foi. Et que si des pensées sombres nous traversent l’esprit, nous devons garder la foi. il demande si l’on a été présentées, toutes les deux, à Dieu. Je réponds par la négative. Papa est juif et n’a jamais voulu que l’on devienne chrétiennes ou tout autre chose. Maman, plus à une abnégation prêt, portait la croix huguenote autour du cou et n’a jamais cherché à le contredire. Enfant, mes incessantes demandes n’ont jamais trouvé de réponse. Je me suis souvent adressé à quelqu’un, là haut, les jours de grand chagrin. J’ai lu l’Ancien et le Nouveau Testament, sans éclairage critique. Il a fallu attendre l’université pour l’exégèse.

Je vais devoir écrire un discours pour l’assistance aux obsèques. J’apprends que le psaume 23 sera lu. C’est si tôt. C’est si tôt pour l’entendre. « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi… »

Les mots se perdent. J’ai la mâchoire qui tremble en écoutant le petit monsieur le répéter. Je n’éclate pas en sanglots à cause de la mort de Maman, mais parce que j’ai soudain l’impression de ne plus être seule. D’être affiliée.

Maman était croyante. Maman avait vécu dans une institution religieuse à Nîmes, avec sa soeur. Elles venaient de Paris, avaient des manières distinguées, un art de vivre et une ligne de conduite exemplaire. Maman n’a pas eu le temps de mener à bien tout ce qu’elle aurait voulu. Maman n’inculquera jamais ses principes à nos enfants. Maman ne sera jamais là quand notre père mourra. Maman ne nous appellera pas après une journée de petits tracas. Maman ne sera plus là. Maman nous a laissé avec son mari, ce père qui n’aurait jamais été père sans elle. Maman n’a pas laissé de mot. Rien, que dalle.

Si je devais intituler mon oraison funèbre, le titre serait « Tu t’es servie, tu es partie ». Esther débarque et souffle: « Elle n’a rien laissé pour nous. On dirait qu’elle s’est évaporée. »

Elle ne croit pas si bien dire. Quelques minutes plus tard, Bournicoto téléphone, un peu embêté: « Les petites, j’ai une mauvaise nouvelle. Maman ne sera pas visible aujourd’hui. Le crématorium de Sète est plein avec cette canicule. On doit la faire partir à l’extérieur de la ville, dans un funérarium qui va nous libérer une place demain. »

Esther a raison. Maman se fout vraiment de la gueule du monde.

 

Matin funèbre

Le jour s’est levé, derrière les persiennes qui filtrent à peine la lumière du matin. Personne ne sait encore. Comment annoncer la mort de Maman? Je sais juste à qu’outre Manche, Esther se tape la tête contre les murs, hurle de désespoir, réclame à voir sa mère vivante devant son conjoint qui cherche toutes les solutions pour calmer une peine que les jeunes filles ne connaissent pas d’habitude. Coincée dans le sas de l’attente, ma soeur subit les vols complets dûs aux départs en vacances vers le sud de la France. Son futur époux ne sait s’il doit la laisser prendre l’avion au beau milieu des touristes hilares, se demande comment isoler Esther sous le choc. Je n’ai pas le temps de répondre aux messages qu’il envoie. Papa vient d’ouvrir la porte de la chambre. Les cheveux hirsutes et la mine froissée, il ressemble à un vieux hiboux s’agitant sur son perchoir.

« Prépare toi! On va voir Bournicoto »

Il est 6h du matin et les cigales sont déjà à l’oeuvre dans le jardin. Notre bichon s’échappe par la fenêtre jouer dans la lavande et courir après les chats qui s’approchent avec intrigue de la maison aux pierres déjà chaudes. Nous le laissons vaquer à ses vagabondages, laper l’eau de la piscine et se rouler sur les transats de la terrasse. Déjà épuisée par la chaleur et la clarté aveuglante, je laisse Papa conduire jusqu’à la boutique des pompes funèbres Bournicoto. On se garde sur une esplanade où les platanes offrent un peu d’ombre en attendant que le patron se pointe. Il arrive à 7h, d’un pas déterminé, luisant de transpiration, les cheveux de jais perlant de gouttes éparses. Il serre la main vigoureusement, invite à rentrer dans le magasin en donnant une tape dans le dos.

« Allez, on va bien s’occuper de Maman! »

Je suis perplexe. Dans la boutique fanée, aux pièces de marbres de toutes les couleurs, des dizaines de visages souriant forme un cortège comique. Ils ont tous les âges, toutes les expressions et semblent nous regarder entrer pour la première fois dans le magasin des défunts. Nous nous asseyons au bureau de Bournicoto, qui se fend d’un large sourire et découvre une mâchoire imposante.

« On va lui faire une belle cérémonie à Maman. Vous avez une idée de ce qu’elle voulait? »

Après un coup d’oeil au tableau blanc sur lequel une grille tracée au feutre planifie les enterrements, j’avance qu’on doit attendre Esther. Bournicoto acquiesce, nous conseille de prendre notre temps mais de chosiir un créneau pour l’inhumation. Je réclame le plus tard possible.

« Il fait chaud, vous savez. Vous ne voulez pas avoir de mauvaise surprise. Mieux vaut aller vite. »

Papa renchérit. Je lui intime l’ordre de se taire. On ne fera rien tant qu’Estelle n’est pas là. Bournicoto comprend, Papa aussi, pour une fois. On décide de fabriquer d’ores et déjà un dessus de cercueil à 300€ et d’ajouter une gerbe de fleurs uniquement blanches. La consigne est donnée. Elle sera relayée à tous ceux qui témoigneront de leur soutien dans les jours qui suivront. Maman voulait des fleurs blanches. Elle ne me l’avait jamais dit. Esther le savait. Esther savait tout mais demeure invisible. Je soupçonne Maman d’avoir abdiquer pour la châtier et me remercier d’avoir, dans son périmètre, toujours rayonné.

Papa est survolté. Il va d’un commerce à l’autre, annoncer la nouvelle du décès.

« Ma femme est décédée. Sylvie est morte cette nuit. »

J’assiste de loin aux ballets des commerçants des quais, atterrés par ce qui était devenu un running gag sinistre, un fait auquel on s’était lâchement habitués. Maman, Sylvie, cette femme de 56 ans a bel et bien quitté notre monde cette nuit, aussi irréel que cela puisse paraître. Il me semble pourtant l’attendre encore, revenir de la clinique. Nous repartons en trombe vers 8h, après avoir avalé un jus d’orange au café du quai Aspirant Herber. L’eau du canal reflète une centaine de couleurs, scintillant de bonne heure. Les dockers s’en vont récupérer la pêche de la journée. On récupère la voiture garée en double file près des thonniers pour retourner vers la clinique. Papa n’arrête pas de parler, parler, parler. Il s’accroche au volant, répond au téléphone qui commence à sonner, me demande de lui sortir sa carte bleu de l’étui pour payer le péage. Il n’y a personne sur la route à cette heure là l’été. Nous franchissons les portes de la clinique et grimpons dans la chambre 214 à toute vitesse, curieux de savoir ce qu’est devenue Maman 6h après notre départ.

Papa s’arrête parler avec le staff médical dans le couloir. Je ne l’attends pas et pousse la lourde porte qui racle toujours le sol. Je frémis. La température de la pièce n’a jamais été aussi basse alors que la lumière chaud des premiers rayons du soleil caresse les yeux clos de Maman. Mon coeur cogne contre ma cage thoracique. Je n’ose m’approcher de ma mère, dont le cou est harnaché d’un dispositif en plastique maintenant la mâchoire fermée, comme si sa bouche était dangereuse, comme si elle allait muter en une créature féroce. Ce n’est plus Maman.

Papa rentre accompagné d’une infirmière. Il a les larmes aux yeux et s’approche lui déposer un baiser sur le front, puis prétexte un coup de fil à passer. Je reste interdite devant la jeune femme qui explique qu’un croque mort ne va pas tarder à passer. Elle me demande si j’ai amené des affaires pour habiller Maman. Je lui montre le cintre sur lequel trois robes différentes sont accrochées. Elle acquiesce, puis me laisse tranquille.

J’en profite pour étaler les robes sur Maman, incapable de choisir celle avec laquelle elle s’en ira sous terre. Aucune ne convient. Le teint est devenu si pâle que les veines apparaissent et le bout des dents sort de la bouche. Je tente de passer un doigt sur la peau du visage de ma mère, mais tressaille au contact de ce qui ressemble à du cuir glacé. Réfugiée dans le fauteuil du bout de la chambre, grelottant, je scrute ce corps inerte, recouvert d’un drap blanc jusqu’au tronc J’ai refusé de changer de tenue et acheté ce matin le même t-shirt rayé offert en supplément d’un magazine. J’en rachèterai autant qu’il faudra, même si je ne sais pas pourquoi. Les murs baignés d’une lumière jaune entourent Maman de symétriquement. Impossible de choisir la robe des obsèques. Sur mes cuisses nues, j’ai posé les deux ballerines Chanel de couleur rose qu’elle portera. Bournicoto a dit qu’on ne voyait pas les pieds une fois dans le cercueil, mais que chausser un mort était un automatisme psychologique. Je suis donc devenue une sorte d’automate prévisible, même si depuis longtemps, Maman ne m’a pas dit qu’elle m’aimait.

Le croque-mort arrive. Sa figure ronde et joviale répond à l’entrain de Bournicoto. Ce doit être une consigne de l’entreprise. Il me demande de lui remettre les vêtements de Maman si j’ai choisi. Je propose de rester. Mais il préfère m’éloigner, je ne veux pas voir ça.

« Voir quoi? »

Voir Maman dans une housse. Il va falloir la préparer avant de l’habiller. Elle part de la clinique maintenant, on ne peut plus attendre, il faut trop chaud, c’est la canicule. D’ailleurs, on attend toujours une réponse du funérarium du Mont Saint Clair, car les décès sont légion cet été.

Je sors, perdue. Une infirmière vient me voir pour me donner les affaires de Maman qui étaient restées dans l’armoire. C’est encore un sac de plastique bleu qui laisse entrevoir, pêle-mêle, sa brosse à dent contre ses bottines d’hiver, son pull en cashemere roulé en boule contre un savon usagé. La chambre 214 se vide de sa substance alors que la cérémonie pour la postérité commence. Maman sera éternellement jeune, au beau milieu de ses fleurs blanches.

Quelques heures après

Maman est morte depuis presque une heure. La clinique reste silencieuse. Seul le couinement des chaussures plastifiées des infirmières trouble l’absence de bruit. Nous restons devant Maman, à parler comme si elle allait répondre. Papa avance qu’on va rentrer. Je veux rester. Les infirmières pensent qu’il vaut mieux partir. Laisser Maman inanimée semble impossible. Une couche synthétique m’enveloppe le coeur, la gorge, les poumons. J’ai l’impression d’être une pièce de viande compressée dans du cellophane. Je me laisse faire. J’entends sans écouter, qu’il va falloir y aller. Il ne va pas falloir déranger ces dames, qui ont du travail. Il va falloir laisser le corps de Maman dans les draps sur lesquels reposent ses mains, aux ongles si longs.

Le monde plastique n’a ni odeur, ni consistance. On y glisse à la surface, sans réfléchir au sens de la marche, sans penser. Je dépose machinalement un baiser sur le front du corps de Maman, remballe mon ordinateur dans sa pochette et y range les documents de mon reportage inachevé. Il va falloir appeler L’EXPRESS. Il va falloir formuler une phrase factuelle, claire, annonçant mon retard rédactionnel. Je dirai ça vite, et demanderai comment ça va à mon interlocutrice. Je n’ai pas envie de pleurer.

Sur le pas de porte de la chambre, une des infirmières me donne une boule qui crisse. Ce sont les vêtements sales de Maman, roulées sur eux mêmes dans un sac de plastique bleu transparent. Elle ajoute qu’ils vont préparer le corps et lui faire une toilette, qu’on peut revenir demain matin. J’acquiesce, récupère le paquet comme mes courses avec ticket de caisse au supermarché. Tous les gestes sont factuels, vidés de toute intention. Les infirmières sont les caissières de l’univers médical, emballant les morts à qui mieux mieux au fil des heures devant les familles anonymes.

Nous descendons les escaliers avec Papa, traversons le hall de la clinique plongé dans l’obscurité. Dehors, une chaleur intense emplit l’air. Les grillons se sont remis à chanter. La nuit n’en finit pas. Nous laissons la voiture avec laquelle je suis venue, celle ce Maman, sur le parking. Elle aussi, reste. Je jette un dernier coup d’oeil vers la fenêtre de la chambre 214, où une lumière bleuté s’échappe des voiles encadrant la fenêtre.

Nous roulons, sur la route qui serpente entre les chemins de halage. Les étangs placides laissent les étoiles apparaître à leur surface. Le ciel se fond dans l’eau quand la chaleur ambiante mélange voix humaines et bruissements de roseaux. Les sons forment un choeur unanime assourdissant. La voiture glisse seule sur l’asphalte qui se déroule sur la langue de terre s’étirant jusqu’à la presqu’île de Sète recouvertes de centaines de points lumineux. On parle, on comble le silence. On arrive à la maison. Notre chien tourne en rond, s’accroche à nos jambes, saute sur les canapés. Papa ne dit rien. Moi non plus. Il va finalement se coucher. Nous restons, le bichon et moi, sur la terrasse, les jambes dans la piscine tiède. De l’autre côté de l’étang, vers l’est, il y a Maman. Elle ne reviendra plus jamais ici. Elle ne retrempera plus jamais ses jambes dans l’eau de la piscine. Je ne vois pas le fond du bassin, malgré les spots éclairant la terrasse. Je vois une main sortir de l’eau. Je sais qu’elle n’existe pas. Mais je vois une main sortir de l’eau. Une main maigre. Une main blanche, pas encore fripée. Une main qui réclame de l’aide.

Je rentre à l’intérieur de la maison, clôturant toutes les baies vitrées. Une fois les stores baissés, je grimpe les escaliers de pierre jusqu’à l’immense chambre que j’occupe, sous les toits. Des putains de goléands filent d’ores et déjà des coups de bec sur les tuiles. Il fait une chaleur irrespirable. J’ai la poitrine et les bras luisants de sueur en restant simplement allongée sans rien foutre, attendant que le sommeil veuille bien m’emporter quelques heures.

Rien n’y fait. Je descends au rez de chaussée, file dans la chambre que Maman occupait jusqu’en mars. Ce sont encore ses draps. Le bichon et moi nous étalons dessus. Mais une sorte de torpeur s’est emparé de ma tête. Les yeux ne parviennent pas à se fermer, mes oreilles sont ouvertes comme des écoutilles. Le jour commence à se lever.