Le dernier soir avant les obsèques

Papa a voulu dîner dans un boui-boui sur un quai mal famé. Il adore le poisson qu’un snack marocain sert. Abdelkader lui prépare toujours une seiche à la plancha ou une parillada de poissons étranges, avec des frites industrielles. On se coltine donc cette cuisine brutale et odorante, d’huile et d’écailles, avant de foutre Maman en terre dans quelques heures.

Pendant que j’ingurgite la chair de poisson, les arrêtes luisantes me donnent des hauts le cœur. Les effluves des filets de pêche, entassés près des bolards nous parviennent à table. L’odeur du corps embaumé de Maman, qui ne me quitte plus, aussi.

On aurait pu aller dans un endroit moins populaire. On aurait pu choisir la plage, le sable fin et la douceur des vagues repliées sur le rivage. Mais Papa préfère les quais grouillants du centre ville à l’épure du cordon dunaire où s’égrainent les paillottes. Un « repère de bourgeois », selon lui. Veille d’obsèques de sa femme, il impose son quartier, autrefois italien, maintenant maghrébin. Il dit que nous sommes difficiles. Que la vie est là. Il est nostalgique, de plus en plus. Il n’entend pas qu’un client, à qui il a souri, le traite de mécréant en dialecte marocain. Esther dit que son monde n’est plus, qu’il vit dans le souvenir d’un passé révolu. Elle ne répond pas aux insultes de la table adjacente, qu’elle comprend. Elle veut fuir cette île, coquille vide de logique et de sens.

On termine le repas avec un sorbet citron que Papa tient à commander. La chantilly industrielle qui le recouvre laisse deviner le standing de l’établissement aux chaises de plastique rouge. A y songer, Maman aurait pu être enterrée dans une capsule Kinder surprise. Papa ne recule devant rien pour tendre vers la masse, la plèbe qui ne se couche jamais. Probablement parce que ça lui rappelle vaguement les rues italiennes d’après-guerre, quand on le désignait comme petit juif rital. Il en a gardé une affection pour les marginaux, les classes laborieuses, le folklore populaire et les rades portuaires. Il salue les rares mères maquerelles qui existent encore, fait la bise aux droguées, aux paumées, à qui il donne toujours une pièce, voire un billet.

Papa se raccroche à son quartier insalubre, qu’il mâtine de réminiscences sublimes. Il s’est imaginé que la marginalité était un principe singulier. Il sait pourtant que c’est vain, sans boire. Alors il boit. Ce soir, déjà deux pichets de rosé. Sans compter les apéritifs et les bières de l’après-midi. Quand on rentre sur le mont Saint Clair, il est déçu. Il le trouve morne, trop résidentiel, trop aseptisé. Il pisse dans le jardin, persuadé de transgresser la norme. Il a prévu de faire jouer du Jean Ferra, demain dans le temple.

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Partie sans un mot

Au-dessus du canal dans lequel des centaines de couleurs s’agitent comme des pampilles, le bureau vitré de Maître B. devient suffocant lorsque midi approche. Aux heures les plus chaudes de la journée, elle nous regarde, par dessus ses lunettes. Tous les trois, Papa, Esther et moi. Alignés comme à l’école, silencieux, nous attendons la lecture du testament.

Je scrute le sous main de cuir de Maître B, sur lequel repose le dossier en question. Il apparaît peu épais, corné sur deux rebords.

Maître B. reprend sa respiration. Elle nous gratifie d’un ultime regard, chacun, et commence enfin sa solennelle lecture, ponctuée de respirations profondes.

Les termes juridiques et lieux communs sont énoncés, avec grand soin. On apprend, sans surprise, que Maman laisse tout à Papa. Elle a laissé un mot, griffonné à cet effet. Pas une lettre, pas un recueil. Un mot, rédigé sur la moitié d’une feuille A4.

Je finis par demander s’il n’existe pas une missive, à notre égard. Il me semble délirant, qu’en 8 ans de chimiothérapie, Maman n’ait jamais rédigé de testament développé, argumenté, personnalisé.

Maître B. répond par la négative. Je reformule ma question : « Maman n’a vraiment rien laissé pour nous ? »

La notaire lève les bras au ciel et s’esclaffe. Elle avait oublié de déballer ce petit sac de plastique, dans lequel sont englués pêle-mêle les bijoux que la clinique avait fait enlever à Maman lors de son arrivée. Maître B. déverse le contenu sur son bureau, expliquant que son montant s’élève à près de mille euros.

C’est tout. Notre mère n’a laissé aucun mot à la notaire de la famille. Papa s’agace. Il réclame le silence et la fin de mes requêtes intempestives. J’ai 29 ans, je ne suis plus une petite fille.

Nous quittons l’étude notariale. Je prends la fuite en courant. Il fait si chaud que ma robe est trempée en quelques secondes. Aux docks, les bolards de fonte brûlants ne retiennent aucun navires. Il n’y a personne sur le quai où je m’assoie, face à la mer. Plusieurs heures passent. J’insulte Maman. Connasse. Je la déteste.

Ma peau brûle et sent le sel. Je m’en vais, vers la fin d’après-midi. Je longe les canaux de la ville, traverse les rues commerçantes, les terrasses qui entravent les trottoirs, le Môle, la corniche, et rejoins Esther qui discute avec une amie dans une paillote quelconque.

Elle souffle que Maman n’a rien laissé, que c’est ainsi. Comme ça. Tout simplement. Faut pas chercher à comprendre. Faut vivre.

Je ne réponds plus rien et commande un dessert. Un moelleux au chocolat industriel. Je le mange, sans en déceler le goût. Les gestes mécaniques sont finalement simples. Faire pour faire. Vivre pour vivre. Fermer les yeux pour continuer. Les petites lâchetés rendent la vie plus douce, plus tolérable. Mais pas moins médiocre.

Maman est une connasse qui n’a laissé aucun mot derrière elle. Même dans les livres de la bibliothèque, même dans ses sacs à main, il n’y a rien.

Dormir dans les draps de Maman

 

Tous les soirs, Esther et moi dormons dans sa chambre. Maman l’a occupé avant de partir en soins palliatifs, quand ses os rendus poreux par la maladie et les métastases ne supportaient plus de dormir proche de Papa. L’absence du corps malade, longtemps malade, huit ans malade, point dans la maison. Chaque objet, posé de part et d’autre du lit, bague, pince à cheveux, lunettes de vue, jalonne la présence évanouie.

Dans les draps, l’odeur de Maman enveloppe malgré l’air moite du soir, infesté de moustiques. Dehors, les grillons chantent encore. Notre chien saute par dessus les draps et vient se lover entre nous deux. Nous ne le sermonnons pas. Il a le droit d’être ici. Dernier compagnon de Maman, il a passé huit années à attendre ses retours de chimio, d’hospitalisations, de scintigraphie et autres examens aux appellations chantantes. Il attend encore. Il frétille quand on prononce ces deux syllabes. Il attend sa maman, dans toutes les pièces, devant toutes les fenêtres qui donnent vers le portail derrière lequel elle n’apparaît plus. Il regarde derrière le verre des fenêtres, pourtant tous les jours comme nous regardons ce lieu, vestige d’une vie achevée.

Tous les soirs depuis sa mort, nous regardons les objets et respirons les effluves qu’a laissé Maman derrière elle. Dans le lit, nous parlons d’elle, de la vie qu’elle a eu avant nous et qu’elle ne nous a jamais raconté. Nous ne connaissions pas Maman autrement que dans le rôle qu’elle a joué pour nous, de parent aimant et autoritaire. Les nuits dans ses draps n’y changent rien. La méconnaissance de notre mère demeure. Il n’y aura jamais de réponse. Nous avons beau l’évoquer pendant des heures, rien n’y fait. Esther, Edwin et moi, ne sommes pas encore à la moitié de notre vie et demeurons éveillés des heures durant, comme les personnes soucieuses, usées par le temps et les regrets.

Dans la chambre voisine, Papa dort quelques quarts d’heure et se réveille systématiquement. Il tape doucement à la porte et demande penaud s’il peut nous rejoindre sur le lit. Les cheveux ébouriffés, les yeux gonflés de sommeil et de chagrin, il regarde le sol, caresse le bichon et fixe à nouveau le vague. Il a les larmes aux yeux, et se met à sangloter. Esther le console. J’attrape Edwin et fais comme si de rien n’était.

Quand Papa repart se coucher, nous sortons de la maison. Nous rêvons d’escapades insouciantes comme quand Maman n’était pas malade. Dans la voiture qui glisse le long de la corniche et des lampadaires, le poste radio passe en boucle Castle in the Snow. Rien ne semble réel. Nous n’avons pas mal. Nous ne ressentons que la vague envahissante de l’état de deuil. Elle nous porte, en automates, vers une terre que nous ne connaissons pas. Nous n’avons plus de mère, plus de règles, plus de femme pour veiller sur nous. Nous sommes jeunes et seules, galvanisées par l’inédit de la situation, par l’apparente liberté qu’elle procure Nous rêvons de légèreté, de ciel perpétuellement dégagé, d’étoiles qui ne s’éteignent jamais.

 

Tuer les heures creuses

 

A la maison, la terrasse ocre, aux pavés tièdes n’a pas changé en apparence. Mais rien ne semble plus ordinaire, familier, rassurant. Ni les rainures de la pierre, ni sa consistance, ni l’eau qui affleure le long du bassin. Allongée contre une serviette en éponge sur le sol, je regarde les centaines de gouttes d’eau perler sur ma peau qui fonce de plus en plus. Je m’assoie, m’allonge à nouveau, incapable de rester dans une position fixe plus d’une dizaines de secondes. Des fils invisibles animent les gesticulations de mes membres. Ils tendent mon corps sans logique, dans un amas noueux scindé à la chaleur du sol. Flotter dans l’air doux de la fin de journée, sous la lumière du soleil couchant entre deux pins parasol anesthésie toute les pensées.

Les heures défilent, s’encastrent identiques, plombées par le cagnard ambiant. Sète se décolle du reste du continent, tout à la ferveur estivale. Ile post industrielle dont les usines et les docks déserts rythme les rives d’une Méditerranée, suspendue à la fin du mois de juillet. Le temps frais qui laisse entrevoir les Pyrénées depuis le Mont Saint Clair n’est plus. Les fleurs, les vagues, le vent, ont disparu. Ensuquées par le climat et la mort de Maman, on ne pense qu’à se baigner et prendre le soleil.

Esther fume clope sur clope, le regard dans la piscine, sur le ventre du bichon alangui sur les pavés blanchis de soleil, dans les figuiers aux branches lourdes. Elle a acquiescé quand j’ai décrété que nous attendrions six jours avant d’enterrer Maman. Elle pense peut-être à son absence, liée aux Fashion Week, aux événements mondains, dans les capitales qui vivent vite, qui vivent grand. La temporalité du Midi la déroute. Elle ne peut plus poster sur Instagram, ni assister aux agapes balnéaires des working girls et models dans la Méditerranée glamour. Elle accuse le coup, coincée entre l’étang, les chemins de halage et les ponts basculants d’acier. Elle croit que Maman a parlé avant de mourir. Elle n’était pas là.

Ce(ux) qui reste(nt) immobile(s)

 

Dans la maison, les murs épais protègent de la canicule du mois de juillet. Les marches hautes, recouvertes de parefeuille mènent au bureau de Maman où les objets immobiles attendent leur propriétaire.

Les lunettes de vue, aux branches fines et luisantes, posées sur un amas de formulaires, agrandissent les lettres et entêtes. Les rideaux, tirés depuis des mois, masquent l’étang et le la chaîne des Cévennes, découpée en ombre bleu. Sur l’étagère de verre, la montre en acier blanc vibre au cliquetis de l’infatigable trotteuse, parcourant le cadran aux chiffres dorés.

Le silence, dans la pièce, résiste presque aux cigales accrochées sur les troncs des pins parasols. Maman ne reviendra plus. Sa voix ne résonnera plus entre les murs peint à la chaux. Ses doigts ne se saisiront plus l’épaisseur des rideaux en lin, ne se glisseront plus dans le pelage soyeux du bichon immaculé qui vient de rentrer dans le bureau, dont la porte n’avait pas été ouverte depuis des semaines.

La truffe en l’air, brillant comme de l’onyx, il hume l’air, le sol, les recoins du canapé sur lequel repose un sac à main. Après une prise d’élan, il bondit sur l’assise, renifle les coussins et se tient fixe, la gueule ouverte, tendue vers le plafond. Il se met à geindre doucement. Ses gémissements tout bas se transforment en plaintes, de plus en plus fortes. Assis sur le canapé, comme il le faisait pendant que Maman travaillait à son bureau, il cherche les menus bruits et mouvements d’écriture évanouis quelque part entre la maison et le ciel. Il hurle, de plus en plus fort, saute par terre, donne des coups de patte sur mes jambes, gratte contre les parois du mobilier. Il hume à nouveau l’air, se dirige vers un vêtement pendu à la chaise de Maman et pose n’en détache plus ses yeux brillants comme de la bakélite. Il aboie, face au tissu inerte, tandis que dehors, le soleil caresse la terrasse de ses rayons et les voiliers glissent lentement le long de l’étang à la côte dentelée.

 

Dancing on my own

 

Maman est morte depuis moins de 24h, mais le moment de sa mort semble lointain, coincé entre les murs de la chambre 214. Ses yeux bleus sont avec moi, ses tâches de rousseur tourbillonnent au dessus du figuier, dans l’air chaud de la fin du premier jour. Autour de la piscine, Esther et moi demeurons interdites. Le chant des cigales continue, des enfants crient de joie dans le jardin des voisins, pendant qu’un chat s’approche à tâtons sur les pavés de la terrasse brûlante.

Rien n’a changé en apparence, mais tout est devenu différent. Plus rien n’existe réellement. Tous les éléments constituant le paysage environnant ressemblent à des décors, artificiels paysages. Les gens, eux, sont devenus des silhouettes creuses, comblant le vide, sorte de figurants d’un long métrage sans fin. Je ne réponds pas au téléphone. Esther non plus. Papa nous a laissées à la maison. Il est retourné en ville, parmi ceux du quai, annoncer la nouvelle. « Sylvie est morte ». Nous le laissons porter le message funeste et demeurons dans la propriété silencieuse, sur le Mont Saint Clair. Je songe à aller m’étendre dans le jardin, sous les iris que l’on ramassait autrefois. Je ne veux plus jamais partir d’ici.

Quelques minutes plus tôt, notre oncle a suggéré que nous organisions un buffet post-obsèques, pour les cousins qui descendrons de la région parisienne. J’ai éludé. Pourquoi donc ouvririons nous la porte à cette famille que nous n’avons jamais vue? L’un des cousins couve de grandes responsabilités à la Saclay, vit dans la coquette banlieue ouest de Paris et attend un accueil de son rang. Il n’a pas envoyé de mot. Il n’a pas appelé. Il est un nom sans visage. Il n’apporte pas de réconfort. Juste des corvées supplémentaires.

Esther m’a fait de gros yeux. Ni elle, ni moi, avons le coeur à changer les draps du lit dans lequel Maman dormait. Nous avons prévu de dormir dedans tous les soirs qui précéderont les obsèques. On s’enivrera de son odeur jusqu’à tomber dans les pommes et personne ne viendra nous empêcher de respirer Maman.

Dans le chlore du bassin, nous nous laissons flotter, indolentes, bercées par les centaines de cigales sonores mais invisibles. Un gecko se faufile sur la façade de la maison brûlante. L’ombre des pins parasols grandit sur le sol, jusqu’à la piscine, provoquant un frisson sur la peau mouillée privée de soleil. On ressort, sécher sur le sol encore tiède.

Qu’allons nous devenir?

-J’en sais rien, Esther. Que dalle, tout le monde s’en fout.

-C’est vrai, personne ne nous a proposé d’aide. Les gens pensent juste à ce qu’ils vont ingurgiter après l’enterrement. On le fait quand? T’as toujours pas dit à Bournicoto…

-On le fait lundi.

-Mais on n’est que mercredi là…

-Et Maman est morte cette nuit.

-On a le droit?

-Lundi, ce sera le 6ème jour. T’as pas envie de garder Maman avec nous?

-Ben si. Mais elle ne va pas marquer? Je veux dire…

-On s’en fout. On l’a vu dans tous les états. Embaumée, elle tiendra jusqu’à lundi.

-Les cousins de Paris vont êtres énervés…ils voulaient absolument partir en vacances et boucler l’enterrement vendredi.

-J’emmerde Paris. Ces gens ne sont bons qu’à venir se baigner dans le Midi et se prendre en photo en maillot de bain.

-C’est vrai qu’ils prenaient Maman pour leur bonne quand elle était malade…elle ne voulait pas te le dire pour que tu ne fasse pas d’esclandre. L’été dernier, elle cuisinait et faisait leur chambre pendant qu’ils bronzaient, alors que son cancer lui rongeait les os… Mais elle ne voulait pas que tu le saches…tu étais en en voyage à cette époque, tu ne venais plus. Tu venais de rencontrer Thomas…

-Esther, je ne pensais pas que c’était son dernier été… Mais ce qui est sûr, c’est que cette maison est définitivement interdite d’accès à ceux qui n’apportent pas de réconfort.

-On n’est que tous les trois. Papa, toi et moi. Appelle Bournicoto. Il va être content d’organiser l’enterrement une semaine après. Et demande des fleurs blanches. Maman veut des fleurs blanches pour la cérémonie.

-Elle a cru que c’était un mariage?

-T’es con. Appelle Bournicoto pour booker.

-Je booke. Je booke le séjour six pieds sous terre.

-Bouffonne.

-Relou.

-Bouffonne. T’es tellement relou qu’il te faudra une boîte en fonte à ton enterrement.

-Un scaphandre, aussi? Tiens, vas dans le frigo pendant que je téléphone à Bournicoto.

-Oh, Winnie l’Ourson, tu peux pas bouger tes fesses, un peu?

-J’ai besoin de sucre pour mes cordes vocales. La clim de la clinique, ça m’a asséchée. Tu veux appeler Bournicoto?

-Non, jvais pleurer.

-Alors, vas me chercher une glace. Un Magnum.

-Maman n’aurait pas été d’accord avant de manger…

-Ben vas lui dire.

-C’est bizarre, ta façon de réagir alors que ta mère vient de mourir… Tu t’empiffres un peu.

-Amène moi la boîte! Si je n’arrive pas à m’arrêter, t’appelleras le 18! »

 

Bournicoto m’a surnommé commander in chief. Papa s’est rangé derrière ses filles, satisfactait de pouvoir se comporter comme le troisième enfant. Le coup des obsèques le lundi, en plein été, force l’abnégation. Personne ne partira en vacances avant cette date. Les parents de Paris sont furieux, leurs vacances, leurs cousinades sont foutues en l’air, paraît-il. Les amis de Sète s’en foutent. Ils viendront quand même.

Mon téléphone sonne encore. Le numéro me dit quelque chose qui vaille. Je décroche machinalement.

-« Hé bonjour. C’est Géraldine?

-Oui, c’est moi…

-C’est Bagdad…hein…je suis désolé. Je suis désolée pour Maman. Elle était gentille, Maman. Qu’elle repose en paix. Inch’allah.

-Merci merci, c’est vraiment gentil d’avoir appelé… L’enterrement, c’est mardi…si jamais vous pouvez…

-Oui, oui, pas de soucis. Je serai là. Papa, il m’a dit, juste maintenant. Inna lillah wa inna ilayhi raji’oun.

-Euh…ça veut dire quoi?

-Maman, elle n’est pas seule. Allez, les filles. Vous êtes fortes, toi et ta soeur. »

 

Le coup de fil de Bagdad m’a rappelé une soirée de l’Aïd, quand ma mère avait les cheveux qui repoussaient, après un an et demi de chimiothérapie. Ce soir là, j’avais espoir. Et Maman riait.

-« C’était qui?

-El-Kebir. Il nous souhaitait les condoléances…

-On ne souhaite pas des condoléances….

-J’men fous, ça me fait tellement plaisir que je dis souhaiter. Il a été plus correct que pas mal de monde… Je l’écrirai, un jour, ça.

-Où ça?

-Sur mon blog. Il y a beaucoup de gens qui le lisent, qui comprennent. Maman est sortie de l’anonymat, sans le savoir. Je ne lui ai jamais dit…

-C’est quoi ton blog?

-Je te dirai après l’enterrement. »

 

 

 

 

 

 

Maman s’évapore

Le flot des condoléances arrive par sms, vers huit heures du matin. Assise sur le muret de l’entrée de la clinique aux murs peint à la chaux, j’essuie du pouce la buée qui se forme derrière les verres de mes lunettes de soleil. Ces mots assemblés formant des phrases irréelles, enfin rédigées, dont j’ai cru qu’elles ne viendraient jamais, défilent maintenant sur l’écran tactile de mon smartphone. Je n’y réponds pas. Je ne sais pas quoi dire. Je ne veux pas mettre les gens mal à l’aise. Je ne veux pas formuler une réponse qui pourrait leur faire penser que j’attend un échange supplémentaire.

Devant la clinique immaculée, déjà emplie de soleil, je lis et relis les condoléances qui me sont adressées, à moi, destinataire du regret. Je n’ai pas l’habitude que l’on sache que j’ai mal. La mort transparaît comme une évidence alors que l’agonie demeure invisible, cachée de longs mois. La mort fait surgir les vivants périphériques comme légion bienveillante.

Soutiens invisibles

Il y a deux  messages qui viennent d’arriver. L’un de ma rédac chef. Puis celui de mon petit-ami, aussi. Il dit qu’il m’aime, que cela doit être dur et qu’il est désolé. Mais Thomas ne sait rien de la mort. Thomas s’impatientait quand j’allais voir Maman, quand je n’arrivais pas à sauter dans sa voiture pour filer sur la Côte d’Azur avec l’insouciance d’une grande gamine choyée.

Thomas aime surtout les corps malingres, où les os noueux ressemblent à des branches sèches et arquées. Lui même, craque comme un squelette. Ses os, ses jambes maigres, son ventre minuscule, m’intriguent. Mon petit-ami est devenu au fil des mois obsédé par la maigreur, au point de surveiller son alimentation. Mon petit-ami aime les visages creux sans pommettes, les fesses sans relief, les jambes sans muscles, les yeux sans couleur, les pieds osseux et les petites touffes de cheveux sur le crâne. Tout le contraire de ce que je suis avec mon épaisse tignasse blonde, et les yeux verts, les bras et les jambes musclés.

Dans l’imaginaire de Thomas, il est seulement possible de protéger une femme qui lui ressemble physiquement. Mais pendant que Maman était en train de mourir, j’ai couru davantage blondi encore plus sous le soleil de printemps, puis d’été. Dire que mon corps s’est solidifié de jour en jour n’est pas loin de la vérité. J’ai préparé la mort de Maman comme un sportif de haut niveau se met en condition pour le tournant de sa carrière.

Les mots de Thomas ne me réconfortent pas. Ils légitiment seulement ma douleur, qu’il valide et reconnaît enfin. Thomas ne comprend pas comment j’ai catalysé toutes les forces possibles dans mon corps au cours de la dernière année. Mais il a connu Maman. En sa compagnie, la mienne, celle de Papa, il a passé Noël et la Saint Valentin qui n’en était pas une. Il a partagé le dernier restaurant, la dernière tablée. Thomas est devenu un témoin des derniers mois d’existence de Maman. Un témoin tétanisé par un tel drame. Un témoin qui, n’avait jamais connu de drame. Un témoin qui regarde le chaos se dérouler et broyer le couple naissant. L’antichambre de la mort l’a toujours ramené à un sentiment d’impuissance, je crois. Si par le passé, il a su éradiquer les problèmes de jeunes filles choyées, serrer dans ses bras une potentielle orpheline l’a toujours paralysé.

Je songe ainsi aux préférences de Thomas quand Papa me rejoint dehors. Perchée sur le muret, dans mon short en jean et ma marinière, je contemple le creux de ma cuisse dorée et galbée sous le soleil. Je fixe intensément mes espadrilles pendant qu’il me parle, sans vraiment écouter ce dont il s’agit. Je le suis néanmoins jusqu’à la voiture et on repasse dans mon appartement.

Quand la clé tourne dans la serrure et que la porte s’ouvre sur le séjour en pierres de Castries, j’ai une grande mélancolie dans la poitrine, dans la tête. Une mélancolie si grande, si intense, à la lumière blanche du matin, que cet appartement devient instantanément une archive du temps passé. Le monde a changé depuis que j’ai fermé la porte. Depuis hier, le monde a changé. Il demeure intact mais sous un éclairage différent. Hier, quand j’étais assise à mon bureau, Maman était encore vivante. Le monde a changé. Cet appartement immobile, lui aussi, a changé. Et je n’ose le toucher. Je prends simplement quelques affaires dans une valise et dévale les escaliers en colimaçon sans plier sous le poids qui pourrait m’emporter tout en bas.

Esther ne va pas tarder à atterrir. Nous filons vers l’aéroport, sur la route qui longe les étangs, les chemins de halages et la mer. J’ai mal au crâne. Nous arrivons sur le parking bondé de voitures cramant sous le soleil de plomb. Dans le hall climatisé, Papa et moi errons. Je vais dans le Relay, feuilleter des magazines et acheter le même t-shirt que je porte. La caissière me demande si je suis certaine de vouloir trois exemplaires tout en fixant le t-shirt en cadeau identique à celui que je porte. Je réponds par l’affirmative. Elle doit imaginer une coquetterie.

Papa s’est assis sur un siège en cuir du terminal des arrivées. Le vol d’Esther a deux heures de retard. L’attente est interminable et le corps de Maman on ne sait où. Ma tante appelle, veut savoir quand nous comptons aller voir le pasteur pour régler les détails des obsèques. Elle voudrait qu’on enterre le corps rapidement, avant le week-end si possible. Je décrète instantanément 7 jours réglementaires de deuil et rappelle à chacun ses obligations. Que chacun rentre dans sa maison. Et qu’on me foute la paix.

Esther arrive enfin, tout de noir vêtue, les yeux gonflés, les cheveux relevés en chignon. Dans la voiture, elle pleure, prononce des paroles funèbres. Ma sublime soeur s’effrondre alors que Papa prononce d’autres paroles: « Maman est mieux là haut, elle ne souffre plus ». Maman nous laisse surtout avec son mari alcoolique et adultère. Son mari, son cher et tendre, dont elle savait pertinemment qu’il la trompait à la moindre occasion. Son mari qui n’a jamais su en quelle classe on évoluait.Son mari qui avait décrété que les réunions de famille, Noël compris, étaient superflues.

Amoureuse aveugle, épouse frustrée et mère fusionnelle, Maman s’est servi de nous comme pansement sur son couple purulent. Nous sommes venues, ma soeur et moi, au monde afin de donner une cohérence à leur couple monstrueux. Et maintenant que Maman est morte, nous sommes seules. Papa estime que nous pouvons nous en sortir seules. Qu’être seules n’est rien. Que nous sommes grandes. Que nous vivons dans une villa luxueuse, que nous ne sommes pas « dans le malheur ».

Au temple

Esther n’a pas le temps de pleurer longtemps. Nous arrivons en trombe dans l’île, où l’on nous attend pour organiser la cérémonie des obsèques. Dans la cour pavée du temple, des arbres centenaires offrent ombre et repos au creux de la journée caniculaire. Je ne connais pas le petit monsieur qui nous accueille et nous serre immédiatement dans ses bras, mais à son contact, j’ai les larmes aux yeux.

Il dit que ce qui arrive est terrible, que nous pouvons pleurer Maman autant que nous le voulons, que notre souffrance n’a que peu d’égal. Il dit que nous sommes fortes, que si jeunes nous devons faire face à la plus grande perte de notre vie que celle du parent qui a mis au monde, que l’on pourra l’appeler sur son portable personnel dans les jours qui viennent si nous perdons la foi. Et que si des pensées sombres nous traversent l’esprit, nous devons garder la foi. il demande si l’on a été présentées, toutes les deux, à Dieu. Je réponds par la négative. Papa est juif et n’a jamais voulu que l’on devienne chrétiennes ou tout autre chose. Maman, plus à une abnégation prêt, portait la croix huguenote autour du cou et n’a jamais cherché à le contredire. Enfant, mes incessantes demandes n’ont jamais trouvé de réponse. Je me suis souvent adressé à quelqu’un, là haut, les jours de grand chagrin. J’ai lu l’Ancien et le Nouveau Testament, sans éclairage critique. Il a fallu attendre l’université pour l’exégèse.

Je vais devoir écrire un discours pour l’assistance aux obsèques. J’apprends que le psaume 23 sera lu. C’est si tôt. C’est si tôt pour l’entendre. « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi… »

Les mots se perdent. J’ai la mâchoire qui tremble en écoutant le petit monsieur le répéter. Je n’éclate pas en sanglots à cause de la mort de Maman, mais parce que j’ai soudain l’impression de ne plus être seule. D’être affiliée.

Maman était croyante. Maman avait vécu dans une institution religieuse à Nîmes, avec sa soeur. Elles venaient de Paris, avaient des manières distinguées, un art de vivre et une ligne de conduite exemplaire. Maman n’a pas eu le temps de mener à bien tout ce qu’elle aurait voulu. Maman n’inculquera jamais ses principes à nos enfants. Maman ne sera jamais là quand notre père mourra. Maman ne nous appellera pas après une journée de petits tracas. Maman ne sera plus là. Maman nous a laissé avec son mari, ce père qui n’aurait jamais été père sans elle. Maman n’a pas laissé de mot. Rien, que dalle.

Si je devais intituler mon oraison funèbre, le titre serait « Tu t’es servie, tu es partie ». Esther débarque et souffle: « Elle n’a rien laissé pour nous. On dirait qu’elle s’est évaporée. »

Elle ne croit pas si bien dire. Quelques minutes plus tard, Bournicoto téléphone, un peu embêté: « Les petites, j’ai une mauvaise nouvelle. Maman ne sera pas visible aujourd’hui. Le crématorium de Sète est plein avec cette canicule. On doit la faire partir à l’extérieur de la ville, dans un funérarium qui va nous libérer une place demain. »

Esther a raison. Maman se fout vraiment de la gueule du monde.